J’ai trois ans, c’est le tout premier souvenir de vie qui m’appartient réellement. Les autres j’ignore si ce sont des éléments qui m’ont été racontés avec emphase par mes proches où de ceux que l’on fantasme ou bien si cela s’est vraiment déroulé.

En tous les cas pour celui-ci, j’ai l’intime conviction de sa réalité.

C’était presque l’été, nous jouions dans le bac à sable.

Un petit garçon livrait ses cristaux tamisés dans des mouchoirs poisseux de morve enfantine.

Je comptais les petites boules de pâte à modeler (celle qui sent si bon) que j’avais réussi à subtiliser : rouge, vert, bleu…Je n’avais pas la rouge…Elle avait du glisser de la poche de mon ciré jaune.

La maîtresse discutait avec son café tiède, je la regardais avec de grands yeux embués :

« Madame, j’ai oublié mon goûter dans la classe. »

Elle fit ce qu’elle appelait « les gros yeux » et répondit avec amusement :

« Heureusement que ta tête est bien accrochée…Allez file le chercher, c’est la dernière fois. »

(En racontant cela je prends conscience que depuis lors j’ai toujours était effrayée à l’idée que ma tête ne roula un jour sur le sol, ceci a provoqué de nombreuses sueurs froides et cauchemars jusqu’à mes 8 ou 9 ans).

Je me précipitai dans le bâtiment : passer devant le sourire mamisant de Madame pipi, tourner à gauche, longer la série de petits symboles au-dessus des porte-manteaux, reconnaître la souris, ouvrir la porte (mes petits doigts glissaient sur la poignée), se diriger vers l’armoire.

Stupéfaction ! Devant mes yeux ébahis, une grosse boule rouge me tendait les bras. Je la pris entre mes mains, malaxais sa chair, ce geste me réconfortait et m’emportait vers des possibilités infinies ; démiurge avec cela je pourrais tout créer : escargots, petits paniers, anneaux…

Je mis l’objet de délit dans ma poche et sortis rapidement.

Une voix retentit comme les trompettes de la mort :

« Lucy! Viens ici ! »

Le ton employé par le visage rouge de colère de Madame Jamet ne prêtait pas à confusion. Les larmes perlant, non pas de culpabilité mais d’échec d’une entreprise aussi grandiose, j’allais la tête baissée des coupables chercher mon sermon.

« Où est ton goûter ? Montre-moi ce que tu caches derrière ton dos ? »

Empourprée jusqu’au front, lentement, pleurant maintenant à chaudes larmes, je présentais avec ostentation mon trésor (ratatiné) comme les alliances des mariés et balbutiais :

« Je l’ai trouvée par terre »       

La maîtresse entra dans une rage folle, me prit par l’oreille et je me retrouvais, les bras dans le dos, hoquetant dans le coin le plus sombre de la classe.

 

Quelques minutes après je devais prendre conscience de mes pouvoirs magiques car une chose extraordinaire se passa.

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