Et les voilà qui dansent autour de moi avant de s’introduire dans les interstices des fissures du plafond.
Minuit une. J’écoute le silence de la chambre, tout ce petit monde est depuis quelques heures au royaume du roi Valium. Sur la pointe des pieds je me dirige vers la forme hypnotique qui a pris possession du mur, je m’accroupis devant elle.
Minuit trois…Une brise envoûtée emplie la pièce donnant à mes cheveux des ondulations de bord de mer. Les fleurs de la tapisserie se tordent, enflent et ondulent sur le rose pastel passé de papier peint à dix sous. Une odeur de pomme d’amour, de gaufre de fête foraine me chatouille les narines.
Mes lèvres tremblent d’incertitude.
Soudain une douce mélopée accompagnée d’une forme translucide sortent du tourbillon.
La forme s’étire, elle brille de mille reflets d’argent, peu à peu je la vois se matérialiser en une sublime fée. Elle est de taille humaine, de tout son être émane un halo de lumière bleuté. Ses grands yeux clignent de naïveté, ses joues sont rouges comme celles des poupées russes, son visage de Madone est penchée sur mon incrédulité.
Elle défroisse deux ailes immenses trempées d’aigues-marines, d’ambre et d’opaline.
Sa chevelure rubis, parsemée de fleurs cristallines forme un ruisseau fabuleux sur le rebord de la baignoire.
Sa voix s’élève, je ne peux vous la décrire car je n’ai jamais rien entendu de semblable, un murmure tonitruant :
« Furgotte Redinoncle nevaquet cunida, solori ciel nirgonde malvana ! Juste armé…Hum ! Hum ! Excuse-moi, ma chère Lucy, il me faut toujours quelques instants avant de m’adapter à votre langue. J’espère de tout cœur, ne pas vous avoir effrayé. Vous me voyez navrée de ne pas vous avoir mis au courant avant, je sais que vous vous êtes crue anormale et que jusque là l’incompréhension dans laquelle vous étiez plongée a été un calvaire pour vous, chère enfant. J’étais obligée d’agir ainsi pour préserver le secret du monde bullique. Je suis la reine des fée, mon nom est Carpelle, je vis dans le monde où se sont réfugiés tous les êtres surnaturels. En effet nous vivions en harmonie avec les hommes tant qu’assez de Nature nous protégeait des chasseurs de rêveurs. Depuis quelques temps notre peuple est poursuivi par les sbires des puissances technocratiques de ton monde, ceux-ci luttent contre tout ce qui leur paraît improductif ou irréel.
C’est pourquoi nous avons migrer dans un ailleurs où nous serions en sécurité, seulement l’humanité cours a sa perte si nous disparaissons de leur quotidien, c’est notre peuple qui crée ces moments extraordinaire qui sont devenus trop sporadiques ici bas.
Nous t’avons choisi pour devenir la dernière fée, nous t’apprendrons comment créer des féeries, enchanter la vie de ce peuple qui ne croit plus en l’importance du rêve.
Tout le petit monde des Bulliz ruisselle jusqu’au centre du tourbillon pour y disparaître dans un éclat de tintillement joyeux.
Je penche mon regard incertain à l’intérieur du mur, un toboggan aluminium s’étend à perte de vue, cela me fait penser aux viscères d’un robot géant.
Je me glisse dans cette ouverture vers un autre monde, je ressens un plaisir enfantin à traverser cet interdit.
J’atterris mollement sur un nuage poudreux, je suis au pays des merveilles…
Aucun bâtiment, aucun gratte-ciel ne vient troubler cette impression d’espace…C’est ce qui me saute aux yeux en premier lieu.
Puis je m’habitue au vertige de l’infini, mon imaginaire s’adapte, je vois tout ce que je veux voir, mes rêves ont pris forme matérielle.
Des champs de fleurs inconnues s’étendent, les herbes Vert-Tyrol s’ébrouent de la rosée matinale.
Des océans rouge magenta, bleu outre-mer, jaune citron rient de l’hurluberlu interdite dont les yeux sortent des orbites.
C’est à cet instant que je me rends compte que des ailes m’ont poussée dans le dos, ni une ni deux je m’envole pour planer au-dessus de ce nouveau monde.
Les nuages distillent de la musique…une sorte de bal tzigane scintille à mes oreilles, pénétrant mon corps.
Des palais ruisselant de lumières sortent des feuillages touffus, ils sont perchés à deux mètres du sol, ornant magistralement la cime d’arbres centenaires.
Des ballets de mains sortent des fenêtres pour saluer mon passage, je leur souris.
Irradiée de bonheur…Je suis au monde bullique.
Je pénètre à la suite de la reine des fées dans un Angkor Vat taillé comme un joyaux, couvert sur toute sa surface d’admirables motifs ciselés.
Sommé d’énormes chignons de verres traversés par des rais de lumière.
Cette vision plongeante, rapide et lointaine produit un effet de distanciation irréelle.
Mais les sens de mentent pas, ils me signifient que je suis dans la réalité, ma réalité.
