Ce soir on était tous les quat’ au bar tabac d’la rue des Lilas. Y avait Jojo, l’décapsuleur qu’on l’appelait c’est à cause qu’il avait ouvert la cafetière à autant d’mectons que de bouteilles de Picon-bière. Mis à part ça, lui l’turbin y connaissait pas. Y mendigotait chez les snobinards avant de leur chouraver toute l’oseille qui s’étalait devant lui comme une poule de luxe chez madame Claude.
Mais ça c’était avant l’mitard ! Sa grosse, la Gertrude, s’était barrée avec un zouave, depuis, ce pauvre bonzhomme y v’nait ici pour se remémorer ses coups d’jeunesse, quand c’est qui s’en était foutu plein la poire.
Pis à coté d’lui à rigoler comme un pohu, y a Momo l’Métèque, les poches trouées mais débrouillard comme pas deux et toujours à s’marrer à s’en découdre la panse. Y vous disait tout de dret s’qui pensait d’votre trogne et si ça vous va pas, ben c’est kif-kif, y fallait pas s’laisser emmerder. Par contre si l’michetot y ramenait sa fraise de trop ou qui traitait mal un d’ses potos, là l’Momo y dev’nait tout rouge et y f’sait pas bon traîner dans là.
Mais aujourd’hui c’est l’jour de la quinzaine, car ça ouais l’Momo y s’faisait pas d’lard. Y travailler comme lampiste, y voulait pas devoir un pédzouille à la vie. Quand y avait d’la fraîche, tout le monde était rincé ; y savait faire plaisir.
A coté d’moi, en face du taulier y a mon Gudule, un ancien boxeur, c’est un sacré mastard mais y a l’palpitant aussi gros qu’ses biscottos et pis y m’aime, va m’faire guincher tous les samedis (on tourne, on tourne à en devenir ivre sous les lampions qui deviennent un tourbillon coloré), y m’paie des toilettes avec des tas d’rubans d’satin qui volent dans mes pas : ça lui plait qu’sa donzelle elle ait des froufrous de falbala et qu’les yeux des merlans y brillent quand y la ballade à son bras sur les quais d’l’avenue des Alisées.
Y m’chante qu’on partira quand c’est qu’y sera devenu un richard.
Et y moi, Francine, la femme à Gudule, tout c’que j’veux c’est des mouflets, des vrais à cajoler, des qui s’mouchent dans vos jupes, des aux joues rouges comme des pommes. Pis j’rêve d’aller voir jouer Marc Dormo au Pathé, j’aime bien le cinématographe ; çà fait des voyages pour peau d’balle.
C’est sûr que ça m’plairait d’aller m’faire dorer l’cul au soleil mais j’suis réaliste ; j’préfère avoir des rêves à la hauteur de mes moyens et la liberté ça coûte bien trop cher pour ma maigre bourse.
Mon mecton, un p’tite maison, des tétards et un épluche-patate…tant qu’on rigole.
En c’moment mon Gudule y est plus pareil, y fait rien qu’à gamberger, moi j’y dis qui va finir comme Jojo. Si y s’fait pincer, on s’ra bien avancés, j’y ai déjà dis que j’irais pas l’voir au parloir.
Mais comme j’veux son bonheur, ben j’me r’trouve ici à faire des plans sur les comètes, à echaffauder un coup fouré ; du tout cuit qu’y paraît.
Sur la table y a du pinard et du poulet, y griffonnent des arsènes lupaneries sur la toile cirée, et qu’c’est moi qui devrait la récurer car j’suis serveuse dans c’rad.
Ca m’fout en branle de les voir s’exciter et m’prendre pour un cave.
Y s’donnent du clin d’œil à tour de bras, y s’tappent le dos toutes dents dehors à s’décoller la rate.
A minuit, on s’dit tous au revoir ; y z’on des étoiles plein les mirettes, « l’alcool » que j’sors « c’est pas bon pour la réflexion ».
Mon gudule y m’bassine avec des faut pas t’faire de mouron poulette, pisque Jojo y a assuré qu’c’est du gâteau. Un casba d’Espagnols toujours en vadrouille bourrés d’flouze, qu’même à nous quat’on ne saurait pas comment tout dépenser, on va s’en mettre plein l’falzard et on vivra comme des pachas sur l’île que je voudrais et y m’les f’ra nos mouflets, pis même qu’y z’auront l’cul tout nu comme les gosses qu’y sur la publicité.
On aura un hôtel face à la mer, Jojo y f’ra la sécurité, Momo y f’ra guincher les baronnes, lui y s’occupera d’la trésorerie et moi, ben Moi, sa reine, j’aurais qu’à avoir les doigts de pieds en éventail avec du rouge sur mes orteils.
J’le laisse s’emporter, c’est que c’est comme ça tous les dimanches, pis l’lundi y s’lève, y m’baise le front et y part au turbin.
Sauf que c’matin y est pas allé, y s’est bien l’vé, t a fait l’café, y pris tout un barda et y’est parti la fleur au fusil…
Moi j’attends dans la cuisine, j’suis là à m’ronger les sangs, j’sais pas comment occuper mon stress, j’ai briqué toute la piaule. Il est minuit. J’ai passé toute la journée à ruminer et à chialer de si y rev’nait pas.
Mais y se sont ram’nés avec leurs airs valaques, y z’avaient saqué le blé de ces bourgeois.
Main’nant y fallait qu’on s’barre à l’anglaise et mes cheveux qui étaient pas faits, ça me donnait un air sauvage, ça urgeait, y s’avaient pas l’temps d’attendre madame qui prenait déjà des grands airs (ils avaient des visages radieux, et des bouches pleines de joie).
On a filé sur l’autostrada avec la tire à Momo qui était plus heureux qu’jamais ; y allait r’voir sa famille.
On a roulé à toute blinde, pris le bateau pour Tunis, là-bas y avait plein d’soleil et du sable si blanc qu’il t’aveuglait si t’avais pas ces ray-ban que Momo y nous avait acheté à tous.
On cours sur la plage, on s’en fout plein l’ventre et mon mecton y m’sort le grand jeu avec tous les tagada tsoin tsoin, même qu’il est encore plus beau que Marc Dormo.
C’est là qu’j’ouvre mes persiennes sur l’écran noir et l’ouvreuse vient m’troubler, y vont fermer qu’elle me dit.
Je r’mets mon manteau, je souris au ciel qui est bleu comme un paquet d’gauloises ; j’pense à mon Gudule.
Quand j’rentre, y sont là tous les trois, y font une belotte, y a Jojo l’décapsuleur qui sait p’us quelle heure on est, « l’heure qu’y était hier à la même heure » : ça c’est Momo l’métèque qui frime devant la belette qu’y est sur ses genoux et y a Gudule qui est tout héberlué quand j’lui susurre qu’c’est mon aventurier. Pis y a moi, Francine, la femme à Gudule qui va s’piauter, car c’est pas tout d’ça mais ça crève d’imaginer.
