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Monde bullique

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La vieille dame au foulard fané joue une musique extraordinaire, personne n’y fait attention, pourtant c’est grâce à ses talents que les mœurs adoucies profitent d’un petit vin gris sur cette place baignée de soleil.

Ils rient de ses chicots, son dos voûté, elle approche une main racornie :

« Pour la musique ! »

La main hautaine à qui s’adressait la musicienne jette une pièce de fer blanc près de l’égout et les doigts grassouillets applaudissent les cabrioles que la pauvresse exécute pour ramasser la ferraille.

Elle les regarde, la buée qui s’empare de son regard l’empêche de voir ce tourbillon d’injustice : personne n’est ému, personne n’accepte le don ; ce joyau musical qu’elle voulait offrir en échange d’un sourire.

Elle ne s’est jamais sentie aussi vieille, aussi inutile, aussi marginale que ce doux soir de juillet.

Vieille dame enfermée dans la spirale de la solitude.

Roberte a connu la seconde guerre mondiale, elle avait quinze ans, elle a fait de la résistance, elle était coursier c’est à dire qu’elle acheminait des lettres codées à des guérilleros libérateurs au péril de sa vie. Elle a même failli se marier avec un officier anglais, maintenant elle serait femme choyée d’un ingénieur en aéronautique dans son cottage trop fleuri mais elle n’a pas osé.

C’est à cela qu’elle pense sur le chemin qui la ramène dans son taudis rue des Lilas.

Son chien, Bidule, le seul être vivant qui la comprenne est atteint d’une maladie psychologique : il marche en tournant et en se mordant la queue. Bidule suit une psychothérapie, ce qui fait d’elle le personnage farfelu du quartier.

«  Le chien est le seul animal qui apprécie plus la compagnie des hommes que celle des êtres de son espèce, de plus il sent, avant que son ami l’homme ne le formule, ce qu’il souhaite »

Voilà ce que se dit Roberte, feignant d’ignorer les rires fous qui emplissent l’air.

Elle se parle à haute voix pour ne pas être seule face à ses bouches distordues.

Arrivée chez elle, elle trouve sur le seuil de sa porte une poignée de cailloux pailletés. Elle les serre contre sa poitrine. Cela fait rire encore certains badauds, mais elle, cela l’émeut car elle sait qui les lui apporte et ce que cela signifie (il faut toujours voir la fonction symbolique de l’objet et non l’objet lui-même).

Une jeune fille aux yeux d’ambres déposait, chaque dimanche de petits cailloux brillants sur son seuil…Roberte se confia a un vieux clochard juif, un jour, alors que celui-ci lui parlait d’une étonnante princesse chevauchant une valise à moteur. Il lui raconta une étrange histoire : dans la tradition juive, les tombes se situant dans le désert, on ne pouvait y déposer des fleurs. On rendait donc hommage aux êtres chers en disposant de petits cailloux sur les stèles. Elle comprit alors que chaque dimanche la jeune fille lui prouvait son amitié en lui offrant les plus beaux bouquets

Plongeon dans les pensées de Roberte.

Une nuit elle vit un tourbillon violet, puis deux grands yeux s’allumer sur un visage poupon encadré de plumes rouges, son chien, bizarrement n’aboyait pas il léchait le visage de cette apparition en glapissant.

L’apparition s’évanouit en quelques secondes, les fenêtres s’ouvrirent, un papillon bleu s’engouffra dans le courant d’air, non, il s’agissait d’une feuille de papier qui après quelques loopings vint finir sa course sur la table. Roberte, abasourdie, s’approcha, un message s’était posé sur ses lunettes.

Elle s’empressa de lire :

« Recherche mamie jouant du violon pour faire sautiller les troupeaux de chiens volants du monde bullique. Si cette annonce vous intéresse déposez une fleur juive dans la bouche du lion de la fontaine guillemette.Signé : la fée bullique ».

Heureuse, Roberte sortit dans la rue, elle dansa, ria…Ce qui ne manqua pas d’interloquer les passants (comment se fait-il qu’une vieille dame en haillons, édentée et laide puisse être si gaie ? C’est sûr, elle a trouvé un gros magot !!!). Ces derniers, cupides à souhait, s’enquérirent de façon mielleuse de l’endroit où se rendait l’affreuse, certain d’y trouver le pot aux roses.

Naïve (pas tant que cela, vous allez voir), notre amie leur montra le billet envoyé par la fée.

Une meute d’assoiffés s’emparèrent de Bidule, ligotèrent la malheureuse sur une chaise devant la fontaine miraculeuse. Ce fut un défilé de merveilles fleuries, la nouvelle s’étant répandue à des lieux à la ronde, on accourait des quatre coins du pays, les bras chargés des fleurs les plus rares…Rien ne se passait, la vieille riait, riait comme jamais elle n’avait ri.

Les hommes ayant une tendance défaitiste se lassèrent rapidement de ce trésor et trouvèrent d’autres chats à fouetter. Ils libérèrent la vieille sorcière sarcastique, la rouèrent de coups et laissèrent son chien lécher les plaie de sa maîtresse.

Celle-ci sortit soudain une petite pierre de granit, et alla titubant, aidée par Bidule la poser délicatement dans la bouche du majestueux lion.

Une lumière irradiante fit se retourner tous les quidam, il n’y eut pas de feu vengeur car là n’est pas le propos de la fée bullique.

Roberte atterrit sur une nappe de perles de rosée, le visage qui s’y refléta était plus radieux que le ciel du sud.

Elle se leva et sentit une vague de bien être l’envahir, un parterre de chiens aux yeux brillants de plaisir glapissaient et sautillaient autour d’elle et de Bidule qui comme ses nouveaux amis se voyait doté d’une paire d’ailes aux poils soyeux. Roberte pris son violon et joua un air entraînant, les chiens volants s’élancèrent dans les airs. Roberte les regarda danser pour elle.

La lumière traversait le tamis du temps et déposait de jolis amas d’étoiles sur les lunettes de la gardienne des chiens volants.

 
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