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Monde bullique

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(Ciam Pelice Alauna) Il n’y a pas de Captatio Benevolentiae

La jeune fille est là ! assise en face de moi ; elle a juste trente ans. Ses yeux de tungstène, dont le flamboiement des pupilles, irradient son fascinant minois. Les mains fébriles agitent la paille entortillonnée entre ses doigts, filaments rouges. C’est une de ses beauté singulièrement honteuse.

Elle psalmodie en regardant par la fenêtre du café sur laquelle elle a collé sa joue de feu :       « Rires amers de ces ombres fades me donnent la nausée » (elle a un accent italien) J’allume une Peter mais je ne la porte pas à mes lèvres souillées des paroles hypocrites que je viens de lancer à l’un de ces automate.
Je contemple ma cigarette,
Elle a le regard nulle part,
Le feu la caresse,
Volutes
Emportées dans l’air putride, ses yeux suivent les tourbillons, je distingue des formes sur lesquelles elle s’amuse à coller des noms.
A présent elle s’est consumée…ma vie lui ressemble t-elle ? Trop ? Peut-être…cendres de débauches passées.

Je lui demande :
-        « C’est quoi pour toi, la vie, petite ? »
Ses lèvres murmurent :
- « Le réel s’est troublé…C’est comme si je scrutais un paysage perdu dans le brouillard (groggy). Je m’efforce à ne penser à rien ; j’empile des mots les uns à la suite des autres babellisant le vide de ma vie {anacoluthes}, aucun sens, en fait ce flot perpétuel de parole est l’exact reflet de mes actions. Je marche, cours, fuis, titube sans réellement parvenir à me relever. Ce serait la réponse que je te ferais si tu me demandais ce qu’est la vie ! / L’ignorance est-ce cela le secret du bonheur ? Si j’ignore le mot souffrance… »
Je ne l’ai pas, de façon anodine, écoutée, je m’émerveillais du tremblement de sa bouche d’où de petits bouts de nacres apparaissaient et disparaissaient. Ses paroles, je n’en ai cure! Je reluque ses petits seins pointant le futur, ballottant des promesses à mes mains excitées. Un peu pour la séduire, je me lance dans un monologue de circonstances.

- « Je comprends, moi aussi j’enfile…Comment définir ce mal être ? Je l’ignore (conscience d’attiser son attention en me la jouant rive-gauche) ce que je sais c’est qu’il me paralyse, ces pensées qui caracolent ne voulant rien nous dire, mon esprit se torture mais aucune lumière n’en émane. Jadis l’intelligence et la joie jouaient en mon visage. J’ai perdu la foi et les cruelles espérances, jetées ça et là. Je compose des vers de gris que moi seul entends, je peins (avec frénésie) des ignominies qui, à mes yeux seuls, sont des Opéras d’Arte. Je n’ai plus la force de jouer la comédie du bonheur. Ce que j’aime ? Laisser vagabonder mon esprit, le soir que la lune berce, assis sur les toits tel le hussard. J’écoute la symphonie des étoiles -astrée-.Je ne veux laisser s’immiscer en moi la tristesse pourtant elle demeure ma seule amante qui de son beau fouet me rosse. »
Sur ses joues une larme a perlé, ma main apaise son front brûlant. Ses cheveux volettent autour de nous, nous échangeons un baiser de plumes.
Au-delà des lunes artificielles
Brillent d’un éclat radieux
Les regards supranaturels
Qui sèchent les gars ambicieux
Au-dessous des célestes appeaux
Tintillent d’un geste parlant
Les voix blanchies par les mots
Et, là, sursaut, comme en soie
Nous rosissons des papiers, sublimes
Perles d’une nuit mordorée.
L’histoire commence à midi. Ils avaient décidé d’emmener leurs emportements en dehors des murs de cette cité qu’elle n’avait pas quitté depuis près de cinq mois.
Imaginez qu’ils se soient rencontrés à cette époque…cela signifiait que leur amour n’avait pas été exposé à la lumière flaubertienne. A aucun moment. Elle réfléchissait au mandala des pleurs ; si sa mémoire est bonne cela donnait à peu près ceci :
« Enfermés à l’intérieur de l’extérieur, ils errent un mégot allumé dont ils ne tirent même plus les bouffées. Une bière ferrique vide depuis des lustres qu’ils serrent contre leurs poches décousues…bien conscient que de cet envoûtant breuvage elle ne se remplira plus. Ils n’échangent pas le regard, pâles miroirs où la voie n’est plus lactée. Des rats surgissent du dessous, remontant à la surface matérialisant le néfaste. Dans le mandala des pleurs, ils sont partis, spiralants, titubants, mus par un on ne sait quoi vers le centre où rien, rien, rien, rit…et ils savent qu’ils se dirigent inéluctablement vers ce rien mais ils n’osent plus reculer. Ont oublié l’espoir de se décentrer et ces autres ? oubliés, eux, êtres dé-charmés ne leurs ressemblent plus. Ils gisent, pantelants, et aucune pogne, aucune étoile ne vient luire sur eux. Les regards se détournent car nul n’ignore qu’il est très difficile de ne pas se laisser emporter par le vortice ».
C’est à cet instant précis qu’elle avait sursauté. Quelque chose d’indicible lui avait sauté à l’imaginaire, un vendredi soir dans son deux pièces cossu ; l’odeur persistante des émanations de peinture continuait à laisser l’impersonnelle sensation de demeurer étrangère ( ce malgré les bougies et les conseils déco de Cosmopolitain).
Bien plus, elle avait la malsaine impression quand elle tournait la clef, perpétuellement tétanisée par le stress d’une quadrature d’entreprise à la gestion américaine, de pénétrer par effraction dans un appartement témoin.
Ce lieu dépourvu de sentiments de vie finissait par la faire ressembler à un mannequin de cire automatisé. Déjà que le sempiternel mais tellement réel METRO-BOULOT-DODO l’hé bitumait dix heures par jour : elle s’extirpait d’un sommeil agité après avoir appuyé jusqu’au dernier cran sur la touche « plus tard, encore une minute » du radio-réveil. Les mains moites, le souffle court, l’estomac contracté, elle passait rapidement en revue son apparence dans le miroir Ikéa du salon, cachait ses cernes sous une couche de Dior, arrangeait ses cheveux en un chignon et houspillait cette mèche qui la retardait. Elle ne déjeunait guère, ne prenait pas le temps (en avait-elle ?) puis elle sortait rapidement désembuée des restes de rêve par le froid et la grisaille quotidienne. Là commençait le processus de déshumanisation : prendre le journal gratuit, chercher sa monnaie tombée au fond du sac, insérer un euro vingt dans le distributeur transpole, prendre son ticket, composter, se laisser monter par l’escalator, attendre…les portes s’ouvrent, des gens sortent, d’autres (elle y compris) s’engouffrent, trouver une place assise ou debout, lire un article :
«LA FIEVRE DU 53.
En Italie, les joueurs de loto sont saisis par la folie de ce numéro. Le rêve d’oublier tout souci d’argent rend fou les Italiens qui n’hésitent pas à jouer des centaines de milliers d’euros sur le « 53 », un numéro qui n’est pas sorti depuis 178 tirages. Les plus grands mathématiciens du pays ont beau répéter que le « 53 » pourrait jamais sortir, expliquer la subtile différence entre fréquence et probabilité, les gens continuent de jouer avec une frénésie sans précédent. Le ministre de l’économie en personne, D.S., est intervenu : « Jouez, certes, mais avec modération ». Et les psychiatres s’alarment de l’augmentation des cas de suicides qui seraient liés au numéro maudit. Un retraité florentin a tiré sur sa femme et son fils avant de mettre fin à ses jours. Une mère de famille toscane s’est jetée à la mer. Le loto est une vieille tradition italienne, en particulier à Naples, où se pratique l’art divinatoire de la « smorfia », basé sur l’interprétation des songes. Selon un site spécialisé, pour le 53, il faut rêver d’Agatha Christie ou d’un voyage en bateau. »
Sortir du métro pendant que d’autres la bousculent pour s’y engouffrer, se laisser monter par l’escalator, courir sans haleine pour attraper le tramway de 8h45, lire son horoscope :
« Bélier :
- Vie professionnelle :
- Amours :
- Santé : »
Rejoindre son poste informatisé, faire des bises accompagnées d’un vous allez bien, oui, et vous, allumer le computer, aller chercher un café détartré le temps que les sessions s’ouvrent, lire ses mails, être sociable avec ses collègues, motivée, adaptable, performante, atteindre ou non ses objectifs.
A 18h00 même énumération mais à l’envers.
Alors, le soir, sur son petit secrétaire au mille tiroirs secrets niché près du velux, éclairée d’une rosée jaune, elle avait écrit :
« Pourquoi sommes-nous devenus une société décadente ?
La nature humaine m’étonne encore parfois ? Sans cesse mon esprit se trouve partagé ou plutôt devrais-je dire déchiré, étoupé, décharné.
Je me retrouve un peu dans l’Albatros : partagée entre le désir de m’échapper, m’envoler vers un monde bullique – ce dernier me correspondant puisque je l’ai inventé- Il est fait sur mesure pour mon âme amère ! et l’irrépressible besoin d’être aimée, donc de m’intégrer au sein de cette société paradoxale. Un mélange de puritanisme, tradition, mentalité judéo-chrétienne et de comportements déviants, discussions virtuelles, enfermement ; aujourd’hui le divertissement Pascalien n’est plus au goût du jour ( la télé-réalité nous prouve qu’on cherche à épier comment vivent les autres ?), le virtuel remplace le vital.. Plus de tellurisme…On rêve sa vie au lieu de vivre ses rêves. (et on applause bitte).
On ne se touche plus, on ne partage plus rien de personnel, peur de donner à l’autre le             «bâton» pour se faire battre. Les rapports humains sporadiques, mono chromiques, DRHisés, fugaces me lassent.
Pourquoi ne plus chercher à découvrir cet autre qui est nous ?
Je feins de l’ignorer car dans ma boîte crânienne, en ce moment, c’est le chaos !!! Etrange et malsaine impression que les cavaliers de l’apocalypse chevauchent mes liaisons neuronales.
Faire le point, focaliser : impossible, les images demeurent brouillées car tout change si vite, si urgemment que l’image m’échappe…peut-on analyser le mouvant ? Seulement tenter de ne pas le subir, continuer à cueillir les roses d’Homère, profiter pleinement de l’instant.
Difficile à quasi trente ans, lorsque son avenir reste l’énigme du Big Bang, de se poser, toujours être en mouvement même pour brasser de l’air.
Certitude de me Dom Quichottiser. »
Deux mois auparavant, elle écrivait dans son journal.
« Spirale de l’échec existe t’elle ?
Je pense m’être enfermée moi-même, la réussite je ne connais plus. Plus de moteur, mes mensonges ont fait en sorte que les autres croient que je vais bien, que je suis lucide mais au fond je sais bien que je ne suis qu’un trou avide qu’il faut remplir ; ce qui semble inutile puisque sa fonction est d’être vide éternellement. Je me promène. Il est là. J’entends son rire grinçant, je n’aurais jamais pu penser avant qu’un rire puisse parlait mais il est très compréhensible. Je sais qu’il sera toujours là, le seul qui ne me quittera jamais, c’est bien Il ou Elle : l’ombre masculine qui plane sur moi.
Je feins de l’ignorer tout en étant persuader qu’il ..sait. Je prie pour que son souffle ne lèche pas ma nuque…La sueur suinte de tous les pores de ma peau…je ne peux empêcher mon corps de trembler…mes yeux furètent de tous côtés…Où est-il ? Pas derrière moi.
N’avez-vous jamais eu l’impression d’être suivi ? alors vous me comprenez. Son ombre grandit sur le sol, elle rampe, emplit la pièce : pourtant elle est à l’intérieur, en moi.
Ce n’est rien, il n’existe pas ! ! !
Si puisque je sens sa main serrer mon cou.
Respirer…vite…ouvrir les stores, les fenêtres, de l’air…respirer…allumer, tout ; lumière, la radio, la t.v., lire, il est toujours là, je sens son rire encore, je ne peux voir son visage mais lui peut lire la peur sur le mien…fuir, descendre 4 à 4 les escaliers/ Qui est-il ? Si je connaissais son nom je pourrais le vaincre, mais il n’est pas réel. C’est une projection fantasmagorique d’une pauvre fille dépressive.
Voir quelqu’un du monde de réel…vite, putain, mes clefs ?
Je m’effondre sur le lit aux draps froids et moites…des larmes, des cris et des pourquoi s’échappent d’un moi incontrôlable ! Comment le semer ?
Pourquoi ne pas l’attendre tranquillement, le laisser s’approcher…et après, après, qu’arriverait-il ? Je sors, les yeux des autres sont rivés sur mon regard cerné. J’entre dans le premier rad ouvert « le traquenard », les autres sont là, la lumière artificielle me rend encore plus blafarde.
Le D.J. diffuse un rythme techno, les autres sont agglutinés sur la minuscule piste de danse. Corps qui se frôlent frénétiquement. Je me mêle à eux pour respirer ce parfum familièrement acre…subtil mélange de sueur, d’après rasage et d’alcool. Je voudrais qu’un de ces autres me remarque, qu’il me serre fort contre lui…Un type s’aventure, hélas ! ! :
- « Je t’offre un verre, la miss ? »
Je ne réponds pas, je suis ce branleur dont la description serait inutile. Il ne m’offre pas de tendresse mais m’attire contre son chibre, j’ai la nausée, j’avale trois vodkas violette pour oublier…Non je n’y arrive pas. Je m’arrache à son étreinte, quitte ce traquenard en courrant sans me retourner.
J’erre dans une rue sombre, que faire ? »
ELLIPSE
FOCALISATION INTERNE
« Depuis ce matin je cours frénétiquement, où ? Chercher un job, un appart’, une assistante sociale, remplir : papiers administratifs, formulaires (pourquoi ?)
Midi, déjeuner chez B. avec M. discussion également frénétique, débit saccadé et rapide. Je porte une robe jaune en mousseline et des sandales aux liens fins et sensuels : est-ce un bon début dans la vie active ? En tous cas je joue le rôle de la jeune femme ambitieuse et souriante qui veut décrocher un poste et enfin s’insérer dans la société ( un acteur doit savoir tout jouer).
Je décroche deux rendez-vous avec une voix sirupeuse digne d’une opératrice 3615 ULLA. En fait je me rends compte que courir sans but, me permet au même titre que l’alcool de ne pas penser à qui suis-je réellement ? Je crois ne plus avoir les moyens de cette quête, désormais je serais ce que cette pute de société voudra que je sois. Merde à tous mes principes, la faim motive parfois et vient à bout de toute personnalité… Et si je ne rêve plus, eux, ne pourront pas m’avoir. Vous avez déjà lu 1984 d’Orwell ?
Ne leur montrait jamais ce que vous êtes vraiment ou se sera la curée. Jouez, jouez la comédie, inventez, simulez, grimacez, surtout pas une larme ni une once d’humanité.
Ils vous disent « Ne vivez pas, c’est dangereux ! » et comme des cons nous disons oui chef, merci chef ! Ignares et crétins que nous sommes.
Je croyais en vous, frères humains, je vous aimais.
A présent je vous hais et bientôt vous m’indifférerez.
Société tu m’emmerdes avec tes principes à la mords-moi le nœud, tes obligations : interdit de fumer, interdit de rire trop fort, interdit de se bousiller la vie, interdit de choisir. Tu dois travailler, aimer tes collègues, avoir 2.1 gosses, croire en un Dieu, une Eglise. Va te faire foutre avec tous tes principes, je vomis tous tes idéaux. On nous berne avec des illusions d’un magicien incompétent. Si au moins tu avais été un Houdini, si tu ne m’avais pas permis d’être clairvoyante.
Pourquoi les ficelles de tes marionnettes dont-elles si visibles ? Pourquoi l’espoir est-il resté dans la boîte de Pandore ? Crève ! Pourriture ! »
Elle avait couru avec rage et larmes, à poings fermés.
Puis elle avait, par hasard, poussé la porte de ce petit troquet aux vitres chaleureuses. Il y avait un homme accoudé au bar, leurs regards s’émurent instantanément. Il avait des airs Dandy.
Elle s’était approchée et tout de go lui avait annoncé la couleur en un souffle : - « L’errance est éreintante » Puis elle avait planté ses mirettes dans son regard acier. Il ne parut pas surpris, ni choqué mais ça lui brûlait, assailli d’émotions oubliées. Il l’avait, d’un sourire franc, invité à s’asseoir, elle avait commandé un diabolo fraise, lui avait repris du vin.
Ce soir là, ils avaient sursauter…Car ce que vous ne savez pas encore, c’est qu’ils possédaient à leur grand damned un humanisme empathique et qu’ils étaient ce que l’on nomme encore de grands sensibles. Et depuis cinq mois leurs cœurs battaient la chamade, ses joues s’empourpraient, son sang à lui pétaradait ils étaient amoureux comme jamais.

Rires tintillant dans l’escalier, gaz d’échappement, les jeux sont faits, ignation, la peau frémit, play, un mot français, starting bloc, un mot français.
Visage émacié, gilet jacquard, cravate rouge, oeil hagard, fragments d'espoirs salis de barbe. Epaules tombantes, cheveux coiffés, première sortie après la maladie.
 
Je me rends au café, celui qui m'a connu quand j'étais beau ; alors j'ai remis ce gilet que Martine m'avait offert pour nos dix ans.
Je réalise que les mites l'ont ravagé par endroits, odeur de naphtaline me berçant, me rappelant l'odeur d'éther qui m'est devenu familière.
Mais la douleur ne quitte pas mes entrailles, mon rire ne fait que sourire et personne n'est dupe.
Tu as l'air fatigué
autant dire, tu n'as l'air de rien.
Et, eux, là, qu'ont-ils tous à être gais ?
Ils ne voient pas que j'attends, je ne fais que cela : j'attends mon poulet à la peau trop molle, il est comme moi, élevé dans un box.
Le grand air revigorant ne fait que me battre les épaules.
Qui voudrait écouter ma tristesse de quand Martine a repris les gosses et sa robe rouge, à qui dire la honte de lire dans ses yeux la pitié.
 
Elle est restée car j'étais malade, et maintenant je vais mieux, alors tu comprends, je suis encore potable, je dois partir, vivre ma vie, je m'ennuie ici et puis ça sent comme chez ta mère ; l'urine, la friture, l'eau infiltrée dans les murs. Tu sens rien, toi, évidemment tu ne penses qu'à toi!
 
Au début j'ai pas compris, ma si douce Martine qui m'apportait mes cachets et mon verre d'eau. Elle me regardait...son regard trempé de tendresse en fait elle était couverte d'une tristesse infinie. Elle désespérait de ne pouvoir quitter ce décor minuté.
Le vase posé sur la petite table dans l'entrée, je remarque qu'il n'y a plus de tulipes mais des roses en bois, pis y a des centaines de napperons crochetés dispersés dans le salon, et j'me sens vaseux. Dans la salle de bain y a plus d'parfum, un vieux bâton d'rouge de chez Guerlain, j'l'ouvre...ça sent ses baisers.
Je m'effondre contre le lavabo froid, je chiale comme un gosse, j'me regarde dans l'miroir fêlé : c'est pas moi!!!
Je douche mes larmes...Et là, je me dis, mon beauf, qu'est-ce que t'es devenu cave!
J'voudrais courir mais j'peux pas, j'voudrais courir derrière elle, lui hurler :
Martine je t'aime, reviens, m'laisse pas sans toi, Martine t'es belle, m'lâche pas les bras, Martine c'que tu sens bon, j'suis vraiment trop con, Martine j'suis encore fort.
 
Mais j'peux pas.
 
Pendant deux semaines, j'étais certain d'la voir rev'nir : ses valises jetées dans l'entrée, elle court vers moi, on s'bouffe de baisers, elle s'excuse et moi j'y ai racheté une robe rouge avec un nouveau bâton de rouge, du parfum d'chez Chanel et des billets pour Venise.
J'ai j'té les roses en bois et tous les jours, je change les tulipes, j'ai tout r'mis à neuf.
Et quand j'ai eu fini, j'me suis assis dans l'nouveau sofa. Mais la clef n'a pas tournée et dans l'entrée ya pas d'Martine. La robe rouge, ça fait cinq mois qu'elle est sous film plastique.
Alors je réalise qu'elle r'viendra pas.
 
Et sur les draps y a plus qu'le sel de mon désespoir.
 
Alors j'ai r'mis le gilet jacquard de nos dix ans et j'suis sorti, maintenant j'suis là et j'veux pas rentrer tout seul chez moi.
Alors j'enfile des verres dans ce bar aux baies vitrées.
J'regarde la fille qui m'regarde, on regarde tous les deux dehors, c'est comme si elle avait compris...On attend Martine.
La fille a les lèvres rouges d'chez Guerlain alors j'lui paie un café, elle s'installe face à moi. Elle me regarde comme si elle savait tout l'chambard qu'y a dans ma tête. Elle dit rien, elle sourit.
Moi j'arrête pas d'parler, je lui montre des tas d'photos de Martine : elle dit qu'c'est une belle femme et qu'mes gosses y sont trognons.
 
Silence,
elle refait son chignon, quand elle a pris la photo, ses doigts ont frôlé ma main ; moi j'lui ai saisi le bras. Doucement elle a détaché mes doigts crispés sur sa jeunesse.
Elle m'a dit :
Vous n'allez pas vous noyer, moi, je vais venir avec vous, Tout est possible encore, venez dehors, on va marcher, on va regarder le ciel...
J'lui ai pris la taille. Elle chante avec le mec à l'accordéon. Moi j'ferme les yeux. Je suis derrière elle. Ses cheveux virevoltent et sèment dans l'air des parfums d'espoir.
D'un éclat de rire, elle me tire de ma torpeur et je cours derrière elle, nos rires éclatent, je suis ce feu follet, je m'sens vibrer!!!
 
Et là soudain, surprise, elle avait r'connu Martine, on la suit dans le Printemps de le rue Nationale, on se cache derrière les rayons, je retiens mon souffle, elle chuchotte :
Tiens prends ce kimono en soie sauvage qu'elle a caressé de ses mains et son regard usé.
On file à la caisse, mes joues sont rouges et dans une vitre je croise mon reflet : mes yeux pétillent, ma poitrine se gonfle...
Quand Martine sort, elle a l'air perdue, elle porte la robe rouge que les années ont fané et ses yeux sonnent creux. Alors je marche dans son dos, lui cache les yeux et lui caresse les cheveux. Ne te retourne pas, je sors le kimono que j'enfile par dessus sa vieillerie.
Elle hoquette, j'la prend dans mes bras et tourne sur moi-même l'emportant dans un tourbilon d'émois.
On s'bouffe de baisers, puis j'voulais lui présenter la jeune fille feu follet mais elle a disparu laissant son sourire planer sur notre absolu bonheur à Martine et à moi.
Si un jour vous la croisez, dites lui bien merci car me femme et moi on vit à Venise, j'suis gondolier et Martine vend des robes rouges.

 
Assise sur les tabourets des bars de Lille, je plonge dans les méandres des quidams... Le réel et l'imaginaire s'entremèlent laissant apparaître la faille du sentiment humain. Chaque être même celui qui semble le plus vide a une histoire à raconter et la capacité de vibrer encore et encore...
 
Je veux savoir...Est-ce que tu vibres quand d'une plume on te caresse le ventre ?
Vous arrive t-il, parfois, de chialer le soir, fourrant vos larmes sous votre oreiller ?
As-tu envie de crier, danses-tu, penses-tu à moi après que mon regard ait croisé ta main ?
Quelle impression aurais-tu si je te frôlais du bout des doigts ?
Oserais-je ?
Je rentre dans ce café à la baie vitrée comme si j'allais à mon cinéma intérieur. Et je te suis...
Plongeon...
  1.  

        « Approchez, approchez, venez écouter la fabuleuse histoire de grand-mère Bidule…Asseyez-vous avec un tasse de chocolat fumant et de la brioche au sucre…Silence le conte va commencer. »

Il était une fois une espiègle apprentie fée vêtue de la robe verte de Vénus et de probité candide. Elle vivait seule au cœur d’un chêne creux au milieu d’un merveilleux verger aux fruits juteux près de l’île de la belle reine d’Iscariote.

D’amis, elle n’était point pourvue, le vent tentait bien de la consoler : il s’évertuait à bruisser dans les feuillages touffus de jolies violonades, de longs chants sautillants au rythme du soleil.

Rien ne consolait notre amie, elle passait des heures à tromper ce silence en se parlant à tue tête :

« Seule je ne sais ce que je suis ! » Hurlait-elle au ciel.

Le lendemain, le jour pointait à peine lorsqu’elle sortit promener sa solitude qui devenait un fardeau de plus en plus pesant.

Elle rêvait de partir, elle avait la bougeotte.

Lucy (ainsi s’était nommée elle-même notre amie) passait le gué quand elle remarqua une ombre souriante flotter près du rivage. Salivant de curiosité, son avant bras s’enfonça jusqu’au coude dans la fraîcheur des eaux vives et en extirpa un bout d’ébène :

« Quelle curiosité ! ». se dit-elle.

Elle emmaillota ce qui ressemblait en tous points à un petit homme de bois. Lucy s’empressa d’aller cacher sa découverte dans son cabinet de curiosités.

(Je ne peux vous dire qu’elle n’y pensa plus car vous imaginez bien qu’une découverte aussi incongrue ne peut laisser une chipie de marbre, au contraire cette trouvaille l’habitait continuellement.)

Il subsistait un problème et non des moindres…trouver la formule magique qui animerait son ami.

Elle ne dormit pas pendant sept jours, appelant, suppliant sa compagne la fée de lui venir en aide…Celle-ci ne se montrait pas…Le huitième jour, elle s’effondra de fatigue sur un tapis de mousse…Enfin Carpelle apparut :

« Lucy, voici ta quête, pour que ton Golem vive, tu dois retourner sur terre…insuffler un second souffle de vie à ces Hommes objets d’infortune, enfermés dans leurs spirales…Une fois ce travail accompli, je te révèlerai le secret permettant à ton ami de vivre »

Lucy, sous le coup du sort répondit, éberluée :

« Comment ferais-je ? Je n’ai qu’une valise à moteur… »

Carpelle susurra en disparaissant :

« Sois toi-même, coupe leurs trajectoires et hisse les vers le monde imaginaire…… »

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Texte libre


Manuela PELLICCIA
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