Suite à la préparation d'un festival, la rédaction d'un scénario de BD, il m'est assez difficile de mettre des articles en ligne en ce moment cependant vous retrouverez de nouvelles aventures avec un nouveau roman à épisodes : "Les filles ne savent pas pleurer" et des extraits d'une nouvelle collaboration avec Patrice Leroy pour "Hainologie"....à très bientôt (début mai)
Ce soir on était tous les quat’ au bar tabac d’la rue des Lilas. Y avait Jojo, l’décapsuleur qu’on l’appelait c’est à cause qu’il avait ouvert la cafetière à autant d’mectons que de bouteilles de Picon-bière. Mis à part ça, lui l’turbin y connaissait pas. Y mendigotait chez les snobinards avant de leur chouraver toute l’oseille qui s’étalait devant lui comme une poule de luxe chez madame Claude.
Mais ça c’était avant l’mitard ! Sa grosse, la Gertrude, s’était barrée avec un zouave, depuis, ce pauvre bonzhomme y v’nait ici pour se remémorer ses coups d’jeunesse, quand c’est qui s’en était foutu plein la poire.
Pis à coté d’lui à rigoler comme un pohu, y a Momo l’Métèque, les poches trouées mais débrouillard comme pas deux et toujours à s’marrer à s’en découdre la panse. Y vous disait tout de dret s’qui pensait d’votre trogne et si ça vous va pas, ben c’est kif-kif, y fallait pas s’laisser emmerder. Par contre si l’michetot y ramenait sa fraise de trop ou qui traitait mal un d’ses potos, là l’Momo y dev’nait tout rouge et y f’sait pas bon traîner dans là.
Mais aujourd’hui c’est l’jour de la quinzaine, car ça ouais l’Momo y s’faisait pas d’lard. Y travailler comme lampiste, y voulait pas devoir un pédzouille à la vie. Quand y avait d’la fraîche, tout le monde était rincé ; y savait faire plaisir.
A coté d’moi, en face du taulier y a mon Gudule, un ancien boxeur, c’est un sacré mastard mais y a l’palpitant aussi gros qu’ses biscottos et pis y m’aime, va m’faire guincher tous les samedis (on tourne, on tourne à en devenir ivre sous les lampions qui deviennent un tourbillon coloré), y m’paie des toilettes avec des tas d’rubans d’satin qui volent dans mes pas : ça lui plait qu’sa donzelle elle ait des froufrous de falbala et qu’les yeux des merlans y brillent quand y la ballade à son bras sur les quais d’l’avenue des Alisées.
Y m’chante qu’on partira quand c’est qu’y sera devenu un richard.
Et y moi, Francine, la femme à Gudule, tout c’que j’veux c’est des mouflets, des vrais à cajoler, des qui s’mouchent dans vos jupes, des aux joues rouges comme des pommes. Pis j’rêve d’aller voir jouer Marc Dormo au Pathé, j’aime bien le cinématographe ; çà fait des voyages pour peau d’balle.
C’est sûr que ça m’plairait d’aller m’faire dorer l’cul au soleil mais j’suis réaliste ; j’préfère avoir des rêves à la hauteur de mes moyens et la liberté ça coûte bien trop cher pour ma maigre bourse.
Mon mecton, un p’tite maison, des tétards et un épluche-patate…tant qu’on rigole.
En c’moment mon Gudule y est plus pareil, y fait rien qu’à gamberger, moi j’y dis qui va finir comme Jojo. Si y s’fait pincer, on s’ra bien avancés, j’y ai déjà dis que j’irais pas l’voir au parloir.
Mais comme j’veux son bonheur, ben j’me r’trouve ici à faire des plans sur les comètes, à echaffauder un coup fouré ; du tout cuit qu’y paraît.
Sur la table y a du pinard et du poulet, y griffonnent des arsènes lupaneries sur la toile cirée, et qu’c’est moi qui devrait la récurer car j’suis serveuse dans c’rad.
Ca m’fout en branle de les voir s’exciter et m’prendre pour un cave.
Y s’donnent du clin d’œil à tour de bras, y s’tappent le dos toutes dents dehors à s’décoller la rate.
A minuit, on s’dit tous au revoir ; y z’on des étoiles plein les mirettes, « l’alcool » que j’sors « c’est pas bon pour la réflexion ».
Mon gudule y m’bassine avec des faut pas t’faire de mouron poulette, pisque Jojo y a assuré qu’c’est du gâteau. Un casba d’Espagnols toujours en vadrouille bourrés d’flouze, qu’même à nous quat’on ne saurait pas comment tout dépenser, on va s’en mettre plein l’falzard et on vivra comme des pachas sur l’île que je voudrais et y m’les f’ra nos mouflets, pis même qu’y z’auront l’cul tout nu comme les gosses qu’y sur la publicité.
On aura un hôtel face à la mer, Jojo y f’ra la sécurité, Momo y f’ra guincher les baronnes, lui y s’occupera d’la trésorerie et moi, ben Moi, sa reine, j’aurais qu’à avoir les doigts de pieds en éventail avec du rouge sur mes orteils.
J’le laisse s’emporter, c’est que c’est comme ça tous les dimanches, pis l’lundi y s’lève, y m’baise le front et y part au turbin.
Sauf que c’matin y est pas allé, y s’est bien l’vé, t a fait l’café, y pris tout un barda et y’est parti la fleur au fusil…
Moi j’attends dans la cuisine, j’suis là à m’ronger les sangs, j’sais pas comment occuper mon stress, j’ai briqué toute la piaule. Il est minuit. J’ai passé toute la journée à ruminer et à chialer de si y rev’nait pas.
Mais y se sont ram’nés avec leurs airs valaques, y z’avaient saqué le blé de ces bourgeois.
Main’nant y fallait qu’on s’barre à l’anglaise et mes cheveux qui étaient pas faits, ça me donnait un air sauvage, ça urgeait, y s’avaient pas l’temps d’attendre madame qui prenait déjà des grands airs (ils avaient des visages radieux, et des bouches pleines de joie).
On a filé sur l’autostrada avec la tire à Momo qui était plus heureux qu’jamais ; y allait r’voir sa famille.
On a roulé à toute blinde, pris le bateau pour Tunis, là-bas y avait plein d’soleil et du sable si blanc qu’il t’aveuglait si t’avais pas ces ray-ban que Momo y nous avait acheté à tous.
On cours sur la plage, on s’en fout plein l’ventre et mon mecton y m’sort le grand jeu avec tous les tagada tsoin tsoin, même qu’il est encore plus beau que Marc Dormo.
C’est là qu’j’ouvre mes persiennes sur l’écran noir et l’ouvreuse vient m’troubler, y vont fermer qu’elle me dit.
Je r’mets mon manteau, je souris au ciel qui est bleu comme un paquet d’gauloises ; j’pense à mon Gudule.
Quand j’rentre, y sont là tous les trois, y font une belotte, y a Jojo l’décapsuleur qui sait p’us quelle heure on est, « l’heure qu’y était hier à la même heure » : ça c’est Momo l’métèque qui frime devant la belette qu’y est sur ses genoux et y a Gudule qui est tout héberlué quand j’lui susurre qu’c’est mon aventurier. Pis y a moi, Francine, la femme à Gudule qui va s’piauter, car c’est pas tout d’ça mais ça crève d’imaginer.
La vieille dame au foulard fané joue une musique extraordinaire, personne n’y fait attention, pourtant c’est grâce à ses talents que les mœurs adoucies profitent d’un petit vin gris sur cette place baignée de soleil.
Ils rient de ses chicots, son dos voûté, elle approche une main racornie :
« Pour la musique ! »
La main hautaine à qui s’adressait la musicienne jette une pièce de fer blanc près de l’égout et les doigts grassouillets applaudissent les cabrioles que la pauvresse exécute pour ramasser la ferraille.
Elle les regarde, la buée qui s’empare de son regard l’empêche de voir ce tourbillon d’injustice : personne n’est ému, personne n’accepte le don ; ce joyau musical qu’elle voulait offrir en échange d’un sourire.
Elle ne s’est jamais sentie aussi vieille, aussi inutile, aussi marginale que ce doux soir de juillet.
Vieille dame enfermée dans la spirale de la solitude.
Roberte a connu la seconde guerre mondiale, elle avait quinze ans, elle a fait de la résistance, elle était coursier c’est à dire qu’elle acheminait des lettres codées à des guérilleros libérateurs au péril de sa vie. Elle a même failli se marier avec un officier anglais, maintenant elle serait femme choyée d’un ingénieur en aéronautique dans son cottage trop fleuri mais elle n’a pas osé.
C’est à cela qu’elle pense sur le chemin qui la ramène dans son taudis rue des Lilas.
Son chien, Bidule, le seul être vivant qui la comprenne est atteint d’une maladie psychologique : il marche en tournant et en se mordant la queue. Bidule suit une psychothérapie, ce qui fait d’elle le personnage farfelu du quartier.
« Le chien est le seul animal qui apprécie plus la compagnie des hommes que celle des êtres de son espèce, de plus il sent, avant que son ami l’homme ne le formule, ce qu’il souhaite »
Voilà ce que se dit Roberte, feignant d’ignorer les rires fous qui emplissent l’air.
Elle se parle à haute voix pour ne pas être seule face à ses bouches distordues.
Arrivée chez elle, elle trouve sur le seuil de sa porte une poignée de cailloux pailletés. Elle les serre contre sa poitrine. Cela fait rire encore certains badauds, mais elle, cela l’émeut car elle sait qui les lui apporte et ce que cela signifie (il faut toujours voir la fonction symbolique de l’objet et non l’objet lui-même).
Une jeune fille aux yeux d’ambres déposait, chaque dimanche de petits cailloux brillants sur son seuil…Roberte se confia a un vieux clochard juif, un jour, alors que celui-ci lui parlait d’une étonnante princesse chevauchant une valise à moteur. Il lui raconta une étrange histoire : dans la tradition juive, les tombes se situant dans le désert, on ne pouvait y déposer des fleurs. On rendait donc hommage aux êtres chers en disposant de petits cailloux sur les stèles. Elle comprit alors que chaque dimanche la jeune fille lui prouvait son amitié en lui offrant les plus beaux bouquets
Plongeon dans les pensées de Roberte.
Une nuit elle vit un tourbillon violet, puis deux grands yeux s’allumer sur un visage poupon encadré de plumes rouges, son chien, bizarrement n’aboyait pas il léchait le visage de cette apparition en glapissant.
L’apparition s’évanouit en quelques secondes, les fenêtres s’ouvrirent, un papillon bleu s’engouffra dans le courant d’air, non, il s’agissait d’une feuille de papier qui après quelques loopings vint finir sa course sur la table. Roberte, abasourdie, s’approcha, un message s’était posé sur ses lunettes.
Elle s’empressa de lire :
« Recherche mamie jouant du violon pour faire sautiller les troupeaux de chiens volants du monde bullique. Si cette annonce vous intéresse déposez une fleur juive dans la bouche du lion de la fontaine guillemette.Signé : la fée bullique ».
Heureuse, Roberte sortit dans la rue, elle dansa, ria…Ce qui ne manqua pas d’interloquer les passants (comment se fait-il qu’une vieille dame en haillons, édentée et laide puisse être si gaie ? C’est sûr, elle a trouvé un gros magot !!!). Ces derniers, cupides à souhait, s’enquérirent de façon mielleuse de l’endroit où se rendait l’affreuse, certain d’y trouver le pot aux roses.
Naïve (pas tant que cela, vous allez voir), notre amie leur montra le billet envoyé par la fée.
Une meute d’assoiffés s’emparèrent de Bidule, ligotèrent la malheureuse sur une chaise devant la fontaine miraculeuse. Ce fut un défilé de merveilles fleuries, la nouvelle s’étant répandue à des lieux à la ronde, on accourait des quatre coins du pays, les bras chargés des fleurs les plus rares…Rien ne se passait, la vieille riait, riait comme jamais elle n’avait ri.
Les hommes ayant une tendance défaitiste se lassèrent rapidement de ce trésor et trouvèrent d’autres chats à fouetter. Ils libérèrent la vieille sorcière sarcastique, la rouèrent de coups et laissèrent son chien lécher les plaie de sa maîtresse.
Celle-ci sortit soudain une petite pierre de granit, et alla titubant, aidée par Bidule la poser délicatement dans la bouche du majestueux lion.
Une lumière irradiante fit se retourner tous les quidam, il n’y eut pas de feu vengeur car là n’est pas le propos de la fée bullique.
Roberte atterrit sur une nappe de perles de rosée, le visage qui s’y refléta était plus radieux que le ciel du sud.
Elle se leva et sentit une vague de bien être l’envahir, un parterre de chiens aux yeux brillants de plaisir glapissaient et sautillaient autour d’elle et de Bidule qui comme ses nouveaux amis se voyait doté d’une paire d’ailes aux poils soyeux. Roberte pris son violon et joua un air entraînant, les chiens volants s’élancèrent dans les airs. Roberte les regarda danser pour elle.
La lumière traversait le tamis du temps et déposait de jolis amas d’étoiles sur les lunettes de la gardienne des chiens volants.
Je fais des herbiers à odeurs. Je me ballade, prends en catimini de petites feuilles que je cache dans mon tablier puis à l’aide d’un caillou à paillettes je frotte les feuilles récoltées, une à une, sur des buvards roses. J’hume les odeurs afin de m’évader de la puanteur de la ville.
Je danse, virevolte dans ma chambre brandissant mon trésor aux ombres de mes meubles et je m’endors serrant mon petit cahier contre mes joues rougies par la chaleur de l’évocation des images que me procurent le vol que j’ai ainsi perpétré incognito.
Je joue du piano sur les pâquerettes, les raies du soleil raisonnent comme les cordes du Stradivarius sur mes jambes reconnaissantes.
J’offre ma poitrine remplie aux dieux telluriques, je me rêve renégate, guerrière, prêtresse inca, vestale.
Mes pupilles se dilatent à la vue de Méphistos que je prends pour un cumulo-nimbus se moquant de ma bouche si peu charnue.